FrancoFolies - Miron avec les siens sur la place publique
Guillaume Bourgault-Côté, Le Devoir,  14 juin 2012 

 

Les douze hommes rapaillés qui chantent Miron reprennent du service ce soir au TNM dans un contexte bien particulier : celui d’une crise sociale où les mots du poète ont été largement utilisés comme slogans et autres cris de ralliement. Les poètes ne meurent jamais ? Miron, en tout cas, revit.

Ses poèmes battent le pavé, à peine adaptés. « Nous sommes devenus les bêtes féroces de l’espoir », affichaient à bout de bras deux jeunes femmes à moitié vêtues lors d’une maNUfestation récente. Sur d’autres tribunes, c’est le « Nous sommes arrivés à ce qui commence » qui résonne. Et bien d’autres choses encore. Printemps québécois 2012: Gaston Miron est là, sur la place publique. Vivant.

 

Vivant par la parole, du moins. Car ses mots ont eu un écho au coeur du conflit étudiant. En douce dans des lettres d’opinion, à l’encre rouge des pancartes, à la volée de slogans, Miron s’est imposé. Combien l’ont cité disant : « je suis sur la place publique avec les miens » ? Combien se sont réclamés de ces « bêtes féroces de l’espoir », conclusion de La route que nous suivons (« nous avançons nous avançons le front comme un delta »…)?

 

L’usage a excédé les frontières. L’animateur de radio français Daniel Mermet a ainsi intitulé son émission spéciale consacrée à la crise Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver, tiré du poème Retour à nulle part (que chante Yves Lambert sur le deuxième disque du projet des Douze hommes rapaillés). Entre autres.

 

Pour le biographe Pierre Nepveu (Gaston Miron. La vie d’un homme), cette résurgence de Miron dans l’espace public est pleine de sens. « Dans une situation de prise de position politique, Miron fournit des formules frappantes qui résument une attitude, dit-il. La poésie de Miron est porteuse, et il y a ces phrases chocs qui cristallisent une vision politique, une prise de position, un rapport à l’espoir. C’est frappant aujourd’hui comme ce l’était dans un autre contexte dans les années 70. »

 

Ce n’est certes pas la première fois que la parole d’un poète porte loin, ajoute François Dumont, professeur de littérature à l’Université Laval. Mais ce qui était courant dans les années 50 et 60 l’est beaucoup moins aujourd’hui… et ce n’est pas surprenant que le bruit se fasse aujourd’hui autour de Miron, exprime-t-il.

 

« Il y a eu les deux disques [musique de Gilles Bélanger, arrangements de Louis-Jean Cormier, près de 70 000 exemplaires vendus au total] etla biographie de Nepveu qui ont aidé… Mais plus largement, et je le remarque en classe depuis quelque temps, c’est une poésie qui rejoint beaucoup les jeunes. Il y a un réel intérêt. »

 

Une poésie qui interpelle

 

Pourquoi ? Il y a plusieurs raisons, répond M. Dumont. « Il y a certainement le côté préoccupation sociale, dit-il. Chez Miron, l’idée du sort commun est centrale. Il parle des exploités, de ceux qui ne sont pas en mesure de parler. »

 

Le professeur estime que c’est là une « poésie qui interpelle, qui est comme un mouvement vers la société. Miron représente le contraire de la perception que certains ont de la poésie - un objet séparé de la vie. La poésie de Miron n’en est pas une de laboratoire, elle se place souvent sur la place publique. Il y a là un appel à l’action collective. »

 

Il poursuit : « Sa poésie est très accessible et raffinée à la fois. Elle est proche de la parole. C’est un poète qui veut parler aux gens, et les inviter à parler aussi. Il y a vraiment une communication qui est à l’oeuvre, croit M. Dumont. Mais ce n’est pas une poésie qui est faite seulement de slogans politiques et de bons sentiments… Il y a beaucoup de désespoir et de contradictions chez lui, et il n’hésite pas à prendre les autres à témoin de ses luttes. Ça explique à mon sens pourquoi il a une telle résonance quand il est chanté et récité. »

 

D’autant que ses textes sont porteurs d’une idée de « solidarité dans l’indignation et dans l’opposition » très en phase avec le mouvement actuel, soutient M. Dumont. « Miron a une façon de nous faire voir ce qu’il y a sous les questions politiques. Je pense à l’indépendance ou à la langue : il nous ramène aux fondements de ces questions. » Dans le contexte, il lui paraît donc « normal qu’une telle poésie fasse son chemin sur la place publique », qu’elle soit portée par des chanteurs, des politiciens, des citoyens… ou des filles pas loin de la nudité.

 

Ce soir, demain et samedi, c’est sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde que les mots de Miron résonneront, trois ans après la création de ce spectacle qui ne devait durer qu’un soir d’août 2009. L’expérience n’en finit plus de durer dans le succès : là aussi, la parole du poète a eu de l’écho.

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